A la une 

Les secrets du Curé d’Ars

De la pauvreté à la sainteté, le Curé d’Ars priait, confessait et aimait sans relâche. Sa foi inébranlable constitue aujourd’hui un modèle pour tous les prêtres et les hommes en route vers le Ciel.

 

En février 1859, Antoine Saubin, jeune spirite lyonnais de 27 ans, débarque à Ars, désireux d’éprouver coûte que coûte les « dons » de divination de ce curé dont il a entendu parler. Après la messe, il se rend dans la sacristie et tombe nez à nez avec le saint qui, à cet instant, se débarrasse de ses ornements sacerdotaux. Celui-ci ne lui laisse pas le temps d’ouvrir la bouche : « Toutes vos visions ne sont que des illusions du démon pour vous tromper. Ne fréquentez plus ces maisons. Faites une neuvaine à Notre-Dame de Fourvière. Tout cessera. » Saubin obéit. Deux ans plus tard, il entre à la Trappe.

Un homme de rien 

« Un homme qui est tout et un homme qui n’est rien », écrivait en 1857 l’abbé Delrouzié dans sa notice biographique qu’il consacra au saint curé. Un aphorisme qui exprime ce qu’il y a d’unique et d’exemplaire dans la vie et l’œuvre de celui que nous appelons le « Curé d’Ars ». Cette dénomination donne à elle seule une idée de l’ampleur de la popularité d’un prêtre du XIXe siècle que rien, strictement rien au plan humain n’avait préparé à une gloire si universelle. De fait, « homme de rien » il le fut, de la naissance à la tombe, du moins si nous mesurons le succès d’une vie à l’aune d’une carrière professionnelle, d’une renommée médiatique ou de richesses accumulées. 

Né le 7 mai 1786 dans une famille de paysans des Dombes, à un jet de pierre de Lyon, Jean-Marie-Baptiste Vianney a quinze ans lors de l’avènement de Napoléon, et vingt-neuf à sa chute. Il est ordonné prêtre en 1815, un mois et demi après la défaite de Waterloo. Venu au monde dans le contexte de la fin de l’Ancien Régime, il garde toute sa vie à l’esprit l’événement historique majeur que fut la Révolution française. Ses parents aident et accueillent chez eux des prêtres réfractaires dont sa mémoire conservera un souvenir attendri. Le saint naît avec le XIXe siècle, il est présent sur les fonts baptismaux de notre modernité. Sa vie, que d’aucuns ont cru bon de juger insignifiante en termes d’héroïcité romanesque, forme une séquence chronologique très importante de notre histoire : Révolution, Directoire, Consulat, Premier Empire, Restauration, règne de Charles X puis de Louis-Philippe, IIe République puis Second Empire… Elle coïncide avec des séismes sociaux et intellectuels : révolution industrielle, début d’exode rural, progrès en médecine, biologie, chimie, avènements contraires à la foi, etc. 

Presque sans éducation (au sens scolaire), il est dépourvu d’aptitudes cognitives aux yeux de ses maîtres (il est qualifié de debilissimus), éprouve de graves difficultés pour apprendre le latin, il est ignorant en théologie, inapte aux sciences et réfractaire à toutes subtilités casuistiques.  Lui, le fils de paysans, pétri de sa terre natale, porteur de valeurs héritées du monde rural d’avant 1789, va transformer en quelques années Ars, minuscule village sans importance, sans passé ni avenir, surnommé la « Sibérie du diocèse de Lyon », en un lieu de pèlerinage mondial. Y vivent environ trois cents âmes lorsqu’il y débarque en qualité de vicaire. Que peut-il sortir de bon de Nazareth, se demandaient les contemporains de Jésus ? Ars est le Nazareth de notre temps. Cette culture rurale que Jean-Marie Vianney incarna jusqu’à sa mort magnifie le sens des réalités et le bon sens pratique, comme la fidélité à Dieu et aux hommes, le sens de l’accueil et le souci d’autrui, la dureté au mal et l’abnégation. Le terreau sociétal dans lequel il grandit le porte au partage et à la prière, au travail et à la contemplation, les deux pieds dans la glaise mais les yeux tournés vers le Ciel. La grâce fit le reste.

(...)

Patron de tous les curés de l’univers 

Quel fut donc cet homme que rien ne distinguait extérieurement, mais qui réussit à convertir ses contemporains et nous avec ? À en croire les témoins, rien n’avait bien commencé pour le jeune Vianney. Sans ressources, sans relations, sans argent ni diplômes, incapable d’apprendre la langue de Cicéron, il débuta son ministère sacerdotal sous les pires auspices. Mais lorsqu’il quitte ce monde le 4 août 1859, il est aimé de la France entière, vénéré par ses paroissiens, son évêque et tout le clergé. Pourtant, son humilité est intacte : « Je suis très content, je n’ai plus rien, le bon Dieu peut m’appeler quand il voudra », avait-il écrit. Un ancien conservateur adjoint à la Bibliothèque de la ville de Lyon a recensé plus d’une centaine d’images du saint prêtre éditées entre 1844 et 1859. Pour l’époque, le succès européen (on vient à Ars d’Angleterre, de Belgique, d’Allemagne...) d’un curé ignare originaire d’un petit village des Dombes laisse sans voix. 
Le samedi 6 août, entre cinq et six mille personnes assistent aux funérailles présidées par Mgr de Langalerie, évêque de Belley, qui a tant aimé le saint. Deux ans après seulement, ce prélat réunit un tribunal ecclésiastique, afin d’instruire la cause en béatification du petit curé d’Ars. En 1929, après avoir été béatifié puis canonisé en 1875 – il y a tout juste 150 ans -, Jean-Marie Vianney devient, par la voix du pape Pie XI, « patron de tous les curés de l’univers ». Dieu avait déployé sa puissance dans sa faiblesse. C’est pourquoi le Curé d’Ars est une raison de croire… Non pas une seule, mais 350 000 raisons de croire, comme le nombre de pèlerins se rendant à Ars-sur-Formans chaque année

Patrick Sbalchiero

Retrouvez l'intégralité de cet article dans le numéro 11 du magazine 1000 Raisons de Croire.

Retour à l'accueil