Les Hospices de Beaune : six siècles de charité chrétienne sous les tuiles de Bourgogne
Les tuiles de l'Hospice de Beaune / © CC BY-NC-ND 2.0, Yvan Berthon via Flickr
On connaît leurs toits vernissés, beaucoup moins l’histoire qui les a fait naître. Fondé en 1443 par Nicolas Rolin et Guigone de Salins pour recevoir gratuitement les pauvres malades, l’Hôtel-Dieu de Beaune est l’un des témoignages les mieux conservés de ce que fut l’assistance chrétienne à la fin du Moyen Âge. Pendant plus de cinq siècles, on y soigna réellement des malades
En 1443, Nicolas Rolin est l’un des hommes les plus puissants de l’État bourguignon. Né à Autun en 1376, chancelier depuis 1422 du duc Philippe le Bon, juriste, diplomate et grand propriétaire, il évolue dans une cour dont la richesse impressionne l’Europe. Jan van Eyck l’a d’ailleurs immortalisé, agenouillé devant la Vierge, dans la célèbre Vierge du chancelier Rolin, aujourd’hui conservée au Louvre. Cette année-là, avec sa troisième épouse, Guigone de Salins, il prend une décision d’une autre nature. Le 4 août 1443, le couple fonde à Beaune un hôpital destiné à recevoir gratuitement les « pauvres malades ».
La Bourgogne vit alors les dernières années de la guerre de Cent Ans. Famines, épidémies et passages de troupes ont appauvri la population. La misère est considérable dans la ville. La fondation ne relève pas de la philanthropie au sens contemporain. Rolin et son épouse sont des chrétiens du XVe siècle. Ils veulent secourir les pauvres et accomplir une œuvre de miséricorde, mais pensent aussi au salut de leur âme. Nicolas Rolin le dit lui-même dans la charte du 4 août 1443.
Il explique vouloir « échanger contre les biens célestes, les biens temporels » que la Providence lui a accordés, avant de déclarer : « Je fonde et dote irrévocablement dans la ville de Beaune un hôpital pour les pauvres malades. »
Ces mots sont importants. Ils donnent la raison d’être du bâtiment sans qu’il soit nécessaire de la reconstruire six siècles plus tard : l’Hôtel-Dieu naît explicitement d’une conception chrétienne de la richesse, dont une partie doit être employée au service des pauvres. Pour que l’établissement survive à ses fondateurs, Rolin et Guigone lui assurent notamment des revenus provenant des salines de Salins-les-Bains. L’Hôtel-Dieu reçoit ses premiers malades en 1452. Des religieuses venues de l’hôpital de Valenciennes assurent leur prise en charge et sont à l’origine de la communauté des Dames hospitalières. L’organisation du bâtiment dit beaucoup de la conception du soin à cette époque. La grande salle des Pôvres, longue d’environ cinquante mètres, ressemble à une nef. Les lits sont disposés le long des murs et la salle communique directement avec la chapelle. Le malade peut ainsi assister aux offices depuis son lit.
Rien n’obligeait pourtant Nicolas Rolin à donner une telle magnificence à un établissement destiné d’abord aux indigents. C’est l’un des aspects les plus intéressants de Beaune. La pauvreté de ceux que l’on reçoit n’entraîne pas celle du bâtiment qui les accueille. Charpente peinte, mobilier, chapelle, cour gothique : le fondateur engage sa fortune et fait travailler des artisans de premier ordre. Il commande surtout à Rogier van der Weyden, l’un des maîtres de la peinture flamande, le grand polyptyque du Jugement dernier. Installée dans la chapelle, l’œuvre se trouvait face aux malades. Le Christ juge, saint Michel pesant les âmes, les élus et les damnés accompagnaient donc le quotidien d’hommes et de femmes dont certains venaient à l’Hôtel-Dieu pour y mourir. Ce que le visiteur contemple aujourd’hui comme un chef-d’œuvre de l’art européen était alors une image religieuse destinée à des malades bien réels.
Le rapprochement entre le soin des corps et celui des âmes n’avait rien d’exceptionnel au Moyen Âge. Beaune en offre simplement une conservation extraordinaire. La parole du Christ rapportée par saint Matthieu – « J’étais malade et vous m’avez visité » – appartient à l’arrière-plan spirituel d’un monde dans lequel hospices, maladreries et Hôtels-Dieu étaient fréquemment fondés ou administrés par des institutions ecclésiastiques, des communautés religieuses ou des laïcs agissant par charité chrétienne.
Une autre histoire commence presque immédiatement : celle du vin.
En 1457 intervient la première donation connue de vignes aux Hospices. D’autres legs suivent. En Bourgogne, la vigne constitue un capital considérable ; donner une parcelle à l’Hôtel-Dieu revient à lui procurer un revenu durable. Au fil des générations, familles, propriétaires et bienfaiteurs enrichissent ainsi le patrimoine de l’institution.
Le système finit par produire une situation presque unique : un hôpital propriétaire de quelques-uns des terroirs les plus recherchés au monde. Le domaine des Hospices compte aujourd’hui environ 60 hectares de vignes, avec une forte proportion de premiers et grands crus. Depuis 1859, les vins sont vendus selon le principe d’enchères publiques qui a fait de la Vente des Hospices de Beaune l’un des grands rendez-vous internationaux de la Bourgogne. Les revenus du domaine participent encore au financement des investissements de l’institution hospitalière.
L’hôpital, lui, continua de fonctionner dans les bâtiments historiques bien après la disparition des ducs de Bourgogne, malgré les changements de régime et les transformations considérables de la médecine. Guigone de Salins elle-même, devenue veuve à la mort de Nicolas Rolin en 1462, continua à veiller sur l’institution. Elle mourut à Beaune le 24 décembre 1470 et fut inhumée dans la chapelle de l’Hôtel-Dieu. Il faudra attendre 1971 pour que les services hospitaliers quittent les bâtiments historiques et rejoignent le nouvel établissement Philippe-le-Bon. L’ancien Hôtel-Dieu devint alors pleinement un lieu patrimonial. Pourtant, considérer les Hospices comme un simple musée ferait perdre une partie de leur sens.
Les tuiles vernissées, le Jugement dernier de van der Weyden, les lits de la salle des Pôvres ou les grands crus vendus chaque année procèdent tous, à des degrés différents, d’une décision prise le 4 août 1443 : affecter durablement une fortune au soin de ceux qui n’avaient pas les moyens de payer.
C’est ce qui distingue Beaune de beaucoup de monuments prestigieux. Sa beauté n’avait pas été conçue pour abriter un prince. Elle entourait des malades pauvres. Six siècles plus tard, les Hospices demeurent le témoignage remarquablement intact d’une œuvre de charité chrétienne qui, contrairement à tant de monuments du passé, n’a jamais complètement perdu sa destination première.
En partenariat avec Tribune Chrétienne.
Elisabeth Vimele
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