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Pierre Claverie, une vie donnée pour la paix

Assassiné en 1996 et béatifié en 2018, la vie de Pierre Claverie continue de porter du fruit. Évêque d’Oran et figure majeure du dialogue entre chrétiens et musulmans, il a fait don de sa vie pour une Église fidèle à l’Évangile, engagée dans la paix et la fraternité.

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L’Église d’Algérie va honorer cette année la mémoire de monseigneur Pierre Claverie, ancien évêque d’Oran, assassiné le 1er août 1996 et béatifié avec dix-huit autres religieux et religieuses le 8 décembre 2018. Trente ans déjà ! Si les souvenirs personnels commencent à s’estomper avec la disparition de ses contemporains, sa mémoire reste vive au sein de l’Église et est toujours appelée à porter du fruit. C’est d’ailleurs la vraie raison d’être des béatifications : donner aux chrétiens des modèles de vie, de foi et d’amour du Christ. Avec le diocèse d’Oran qui a choisi cette année de revisiter le témoignage de son évêque sous le thème du don, tentons de prendre conscience de la pertinence et de l’actualité de son témoignage.

La rencontre de l’autre, un défi d’actualité

Né dans l’Algérie coloniale, Pierre Claverie n’a eu de cesse au cours de son existence d’aller à la rencontre de l’autre, l’autre Algérien, l’autre musulman. Lui qui confessait avoir vécu sa jeunesse dans une véritable « bulle » sans vraiment connaître l’autre différent qui vivait auprès de lui, il a mis un jour toute son énergie et son intelligence pour apprendre à le connaître et à l’aimer. En apprenant la langue arabe, en nouant de véritables amitiés, en partageant le combat des Algériens pour la liberté et, finalement, en risquant sa propre vie, comme l’ont fait nombre d’entre eux, morts avec lui pour que puisse exister une Algérie ouverte et fraternelle. La rencontre de l’autre reste un défi majeur dans notre monde en ce premier quart du XXe siècle. La présence musulmane est désormais plus familière en Occident, mais la peur de l’autre demeure et se cristallise de plus en plus sur les migrants, souvent pris pour les boucs émissaires dans un Occident désenchanté qui se raidit dans l’effort illusoire de préserver ses richesses et ses privilèges sans avoir à les partager. Si ces migrants sont prêts à risquer leur vie en se lançant dans des odyssées aussi dangereuses, c’est parce qu’ils fuient la misère, le manque de liberté, la discrimination ou même la persécution religieuse selon les cas et, de plus en plus, les conséquences du dérèglement climatique. Ces flux migratoires de plus en plus massifs doivent, certes, être gérés et régulés, mais au-dessus de tout, il y a un devoir d’humanité que le pape François n’a eu de cesse de rappeler. 

Dans sa jeunesse, Pierre Claverie a pu percevoir l’autre musulman comme une menace. Au fil de sa vie, il a découvert que la rencontre de l’autre pouvait aussi devenir une chance et une richesse. Son exemple devrait nous inciter à avoir un autre regard sur la réalité des migrations, l’un des phénomènes majeurs de notre époque. Fondée sur des valeurs d’humanisme par ses pères fondateurs, l’Europe a peu à peu perdu de son âme, l'économie et le marchand ayant pris le dessus dans ses préoccupations. Espérons que ce défi migratoire la provoque à retrouver un élan, une inspiration, un supplément d’âme qui la tire vers davantage d’humanité et de fraternité. C’est le pari réussi des 160 jeunes chrétiens et musulmans du pourtour de la Méditerranée qui, de mars à septembre derniers , ont navigué sur le voilier Bel Espoir, faisant l’expérience que la différence culturelle et religieuse peut être source d’enrichissement et de joie. Voilà une première manière d’actualiser l’héritage spirituel de la vie donnée du bienheureux Pierre Claverie.

Se rencontrer dans la vérité et respecter nos différences

Pierre Claverie avait une approche assez originale du dialogue interreligieux. À son époque, l’Église catholique faisait fructifier avec un certain enthousiasme l’héritage du concile Vatican II qui, à travers quelques grands textes comme Nostra Aetate et Lumen Gentium, avait invité les chrétiens à oser l’aventure du dialogue interreligieux en « regardant avec estime » les religions non chrétiennes. Cet enthousiasme des commencements a donné de beaux fruits, comme cette étonnante rencontre d’Assise, convoquée par le pape Jean-Paul II, en octobre 1986. Un peu partout dans le monde, des chrétiens ont cherché à aller à la rencontre de l’autre, qu’il soit musulman, bouddhiste, taoïste, etc. Ici ou là, cela a donné de beaux fruits d’amitié et de connaissance mutuelle. Pourtant, force est de constater que, soixante ans après Nostra Aetate, nous assistons à une certaine lassitude, qui peut aller jusqu’à de la déception ou un réel désenchantement. Les questions sont multiples : à quoi bon vouloir le dialogue si le partenaire n’est pas vraiment motivé ? Est-ce que nous ne nous berçons pas d’illusions en disant que « nous croyons au même Dieu » ? Ne vaudrait-il pas mieux d’être plus exigeant et demander d’abord à l’autre d’adopter les mêmes valeurs (laïcité, statut de la femme, etc.) ? 

Cette indéniable lassitude devant le défi du dialogue interreligieux nous incite à revisiter la manière originale dont Pierre Claverie le comprenait. Il a toujours refusé les unanimités de surface, les consensus mous et faciles qui recouvrent un manque de réel contenu, les demi-vérités qui n’apportent rien. Partisan résolu du dialogue, Pierre Claverie l’était avec une grande exigence : celle de se parler et de se rencontrer dans la vérité, en osant au moins regarder, sinon affronter nos différences. L’incarnation du Fils de Dieu est un réel problème dans l’échange avec les musulmans, tout comme le respect absolu de la liberté de conscience. Plutôt que de rechercher les plus petits dénominateurs communs entre croyants, Pierre Claverie estimait que chacun doit pouvoir exister en vérité, confessant la plénitude de sa foi, sans chercher à écarter les sujets de désaccord par souci de rester proches. Le véritable dialogue supposait, à ses yeux, que chaque partenaire puisse exister dans la plénitude de son être et de ses convictions. 

Pour dépasser cette difficulté, source potentielle de conflit, Pierre Claverie estimait que l’amitié doit être à la base de toute rencontre. On peut être amis sans être en accord sur tout. Certes, les différences peuvent constituer un obstacle à la rencontre et faire souffrir, mais l’amitié véritable, désintéressée, permet de dépasser cette difficulté en amenant chaque partenaire à apprendre à aimer vraiment l’autre, par-delà les incompréhensions du moment. En ce temps où le dialogue interreligieux est souvent suspecté, où l’autre fait peur d’abord à cause de sa religion, cette invitation à l’amitié mérite d’être entendue, surtout pour un chrétien pour qui l’amitié doit aller au-delà de la sympathie, se rapprocher de l’agapè dont le Christ nous a montré le chemin. L’actuel archevêque d’Alger, le cardinal Jean-Paul Vesco, est clairement un disciple de Pierre Claverie quand il fait l’éloge de la fraternité.

Il nous faut des témoins

Un troisième enseignement que nous pouvons retenir alors que nous commémorons les trente ans de l’assassinat de Pierre Claverie, c’est que l’humanité ne progresse que lorsque le chemin lui est montré par des témoins et l’Église ne grandit que lorsqu’elle se met à l’école des saints. L’Église d’Algérie a, de ce point de vue, donné un témoignage exemplaire. À l’heure de la crise islamiste et du terrorisme, ses membres avaient la possibilité de partir et d’attendre ailleurs le retour de jours meilleurs. La plus grande majorité d’entre eux fit le choix libre de rester, au péril de leur vie, par amitié pour les voisins algériens, par fidélité au Christ, par souci de maintenir une présence d’Église. Dix-neuf d’entre eux, dont Pierre Claverie, ont payé ce choix de leur vie, les plus connus étant les sept moines trappistes de Tibhirine, mais il y a eu aussi plusieurs prêtres et des religieuses. Pierre Claverie en dit clairement le sens lors de sa dernière homélie publique en juin 1996 : « Nous n’avons aucun intérêt à sauver, aucune influence à maintenir. Nous ne sommes pas poussés par je ne sais quelle perversion masochiste. Nous n’avons aucun pouvoir, mais nous sommes là comme au chevet d’un ami, d’un frère malade, en silence, en lui serrant la main, en lui épongeant le front. À cause de Jésus parce que c’est lui qui souffre là, dans cette violence qui n’épargne personne, crucifié à nouveau dans la chair de milliers d’innocents. Comme Marie, sa Mère, et saint Jean, nous sommes là au pied de la Croix où Jésus meurt abandonné des siens et raillé par la foule. N’est-il pas essentiel pour le chrétien d’être présent dans les lieux de déréliction et d’abandon ? »

Être disciple de Jésus peut signifier parfois avoir à le suivre sur le chemin du don de sa propre vie. Tous les chrétiens ne sont heureusement pas appelés au martyre, mais tous sont appelés au don de soi, par amour, à la suite de Jésus. Ce qui fait grandir l’Église et la communauté des disciples de Jésus est la présence en son sein, à chaque étape de l’histoire, d’hommes et de femmes exemplaires, que nous appelons des saints, que l’Église nous donne en exemple siècle après siècle. Saint Vincent de Paul au XVIIe siècle, Mère Teresa de Calcutta, Edith Stein et Maximilien Kolbe durant le XXe siècle ont été de tels témoins, s’efforçant de répondre de manière évangélique aux exigences de leur époque. La liste de tels témoins serait longue et est le signe de la vitalité d’une Église dont les membres osent être de réels disciples de leur maître, le Seigneur. Notre époque affronte encore de nombreux défis, en particulier celui de la paix et de la réconciliation. Y répondre requiert que des hommes et des femmes nous en montrent le chemin. Ici encore, Pierre Claverie peut nous inspirer.

Au cours de cette année, les témoignages des moines trappistes de Tibhirine et celui de Pierre Claverie seront évoqués à l’occasion des trente ans de leur mort. Efforçons-nous de trouver l’actualité de leur message et sa pertinence pour notre temps. Notre témoignage chrétien et notre fidélité à l’Évangile ne peuvent qu’en être fortifiés.

Jean-Jacques Pérennès, op

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